Édito : 

La Passion

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À la fin du Carême, nous allons entrer dans la Semaine sainte et suivre le Christ dans sa Passion. Ce dernier terme est étonnant, il évoque ici la souffrance, alors que dans un autre contexte il fait penser à l’amour et à la joie d’une relation forte et intense entre deux personnes, ou à un fort attrait pour une activité ou une cause. Cela peut être pour nous une manière de comprendre ce qui se joue à Pâques et plus largement dans la relation de Dieu avec le monde. Car si le Christ vit des heures de passion douloureuses, il est en réalité tout au long de son existence dans un état de passion. De la même manière, nous voyons le Christ en croix dans son agonie mais il l'est tout au long de sa vie: debout, les pieds sur terre et la tête tendue vers le ciel, les bras largement ouverts pour accueillir tout le monde. La croix comme instrument de torture est une caricature inventée par les hommes dans ce qu’ils ont de plus cruel pour transformer une attitude positive en la plus abjecte manière de tuer un homme. La passion douloureuse du Christ subie de la part des hommes qui veulent le faire souffrir et le réduire dans sa dignité, est en réalité le lieu où apparaît sa véritable passion pour l’humanité, dans l’acceptation de l’amour qui va jusqu’au bout, jusqu’au pardon.

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La force du pardon

C’est précisément lorsque les hommes révèlent l’aspect le plus négatif de ce dont ils sont capables dans le registre de l’injustice et de la cruauté, que le Christ révèle l’aspect le plus extrême de son amour incommensurable pour l’humanité: ceux-là mêmes qui sont les moins aimables sont aimés de manière absolue. C’est en cela que la victoire du Christ est totale: il brise la spirale de la vengeance et de la haine et nous montre le chemin du salut dans l’amour qui va jusqu’au pardon. Il ne donne pas son amour en fonction du mérite mais de manière inconditionnée. Lors de la Passion se dévoile la toute-puissance divine, puissance d’amour et non pas de force ni de violence. Les personnes pour lesquelles la question du pardon est un sujet brûlant savent d’expérience que cela nous dépasse. Au pire on est dans la violence et la vengeance. Au mieux nous arrivons à être dans le processus souvent repris par la doctrine sociale de l’Église: «Pas de paix sans justice, et pas de justice sans pardon». C’est une manière de dire que le pardon ne peut pas être donné si la justice n’est pas rendue, si les victimes ne sont pas reconnues dans leur souffrance et si les auteurs de violence ne reconnaissent et n’assument pas leurs actes. On le voit bien avec tout ce qui se passe actuellement autour des révélations de violences sexuelles infligées par des prêtres à l’encontre d’enfants ou de religieuses. La vérité a besoin d’être mise au jour pour que des guérisons soient possibles, la justice des hommes doit être mise en œuvre, et l’aspect parfois violent et extrême des réactions des victimes est proportionné au sentiment d’injustice et d’impunité des coupables, au point de provoquer des amalgames douloureux pour tous ceux qui sont impliqués dans l’annonce de l’Évangile en toute bonne foi.

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La grâce du pardon

La question du pardon devient dramatique lorsque le coupable ne demande pas pardon, soit parce qu’il est dans le déni ou la perversité, soit parce qu’il est incapable de reconnaître la vérité, soit parce qu’il n’est plus là pour que la justice puisse être mise en œuvre. L’attitude du Christ sur la Croix nous manifeste la puissance de l’amour absolu et tout-puissant de Dieu qui est capable d’aller jusqu’au pardon, même sans justice ou révélation de la vérité: c’est lui qui fait tout le chemin, ce dont nous sommes incapables malgré nos aspirations à la sainteté. Nous lisons ces cris de révolte tout au long des psaumes, les prières récitées depuis des siècles par les juifs, qui traduisent l’expérience des hommes confrontés à l’injustice et à la question du mal. Ils reconnaissent que le pardon est au-delà de leurs forces, mais ils refusent toutefois d’entrer dans le cycle infernal de la vengeance et de la violence. Ils expriment leur colère et leur révolte à la face de Dieu, mais s’en remettent à sa justice divine. Le paradoxe, c’est qu’ils savent bien que la justice divine n’est pas du même ordre que la justice des hommes, elle n’est pas dans le registre du mérite, du marchandage ou de la vengeance, mais dans celui de la grâce et du pardon. Dans la prière, les victimes crient à la fois leur désir de justice et de vérité, mais aussi leur désir d’apaisement dans le pardon qui seul peut apporter une réponse au mal. Sur la Croix le Christ nous indique la voie du salut. Un chemin ardu mais source de paix, qui nous dépasse et auquel nous aspirons… Nous pouvons nous associer à cette prière de la passion, prière pour la conversion des pêcheurs et prière pour la paix des victimes.

Olivier 

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L'Évangile du mois

L’Évangile du mois sera proclamé le 20 avril, pour la Veillée pascale.

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc

Le premier jour de la semaine, aux premières lueurs de l’aube, elles vont à la tombe emportant les aromates qu’elles ont préparés. C’est alors qu’elles font une découverte : la pierre a été roulée de devant la tombe. Elles y pénètrent et ne trouvent pas le corps du Seigneur Jésus. Et comme elles sont là, ne sachant que penser, deux hommes se présentent à elles en habits éblouissants. Saisies de crainte, elles baissent leur visage vers la terre ; mais ils leur disent : «Pourquoi chercher le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité. Souvenez-vous de ce qu’il vous a dit quand il était encore en Galilée : Il faut que le Fils de l’Homme soit livré aux mains d’hommes pécheurs, qu’il soit mis en croix et qu’il ressuscite le troisième jour». À ce moment elles se souvinrent de ses paroles. De retour de la tombe, elles racontèrent tout cela aux Onze et à tous les autres; c’étaient Marie de Magdala, Jeanne, et Marie mère de Jacques. Les autres femmes qui étaient avec elles disaient la même chose aux apôtres, mais ils ne les crurent pas : toute cette histoire leur paraissait pure fantaisie.

Pierre cependant se lève, il court à la tombe, se penche et voit les linges, rien d’autre. Il rentre chez lui en se demandant ce qui a pu arriver.

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Le contexte

Jésus est mort puis il est déposé dans un tombeau, le vendredi soir avant que commence le sabbat. Luc nous raconte la résurrection de Jésus. Rappelons-nous que Luc n’est pas un témoin oculaire de ce qui s’est passé et que ce qu’il nous raconte ne peut être considéré comme un reportage de journaliste.

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Le premier jour de la semaine

Luc insiste par ce détail temporel pour nous faire comprendre que nous sommes au début d’une nouvelle création. Quelque chose de nouveau va être inauguré, va apparaître. La mort, le mal, le péché n’ont plus le dernier mot. C’est la vie qui va gagner!

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Une incohérence

Les femmes viennent au tombeau afin d’embaumer le corps de Jésus. Comment auraient-elles pu rouler la grosse pierre ronde qui obstrue l’entrée du tombeau? Au fond, c’est sans importance parce que la pierre a été déplacée. Elles n’ont aucun effort à faire pour se rendre compte que le tombeau est vide. Il est remarquable que notre foi se fonde non pas sur quelque chose de visible, de concret mais par une absence, un indice en creux. Ainsi, l’absence de corps dans le tombeau nous indique que Jésus a tenu parole, il est ressuscité!

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D’abord, une résurrection de la mémoire!

Les deux hommes en blanc ressuscitent la mémoire des femmes qui avaient oublié que Jésus avait lui-même annoncé sa résurrection. Pour les chrétiens, la tombe n’est pas le point d’attraction des mélancoliques, des nostalgiques ou des possédés, c’est le lieu de la mémoire, fondement de la spiritualité juive. Faire mémoire de ce que Dieu a fait et fait pour nous, faire mémoire du chemin parcouru, tout cela ouvre le cœur à l’espérance pour l’avenir. Apprenons à faire mémoire de la présence de Dieu dans notre vie. Le tombeau vide seulement ne signifie rien, il faut avoir aussi la mémoire pleine. On retrouvera cela dans le récit des pèlerins d’Emmaüs.

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Annonce aux apôtres…

Les femmes avertissent les onze apôtres (les douze avec Judas en moins) mais elles ne sont pas prises au sérieux. Seul, Pierre se lève, mais rien ne nous dit qu’il a compris! Nous comprenons bien que cette résurrection a mis du temps pour être accueillie par les disciples de Jésus. La comprenons-nous bien aujourd’hui? 

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… Par des femmes

Notons la présence des femmes, que ce soit à la mort ou au petit matin pour aller embaumer le corps. Comme si chacun avait sa vocation, les femmes, en premier, témoins de la mort et de la résurrection, premières missionnaires puisque ce sont elles qui vont porter cette nouvelle inouïe. Puis les hommes, Pierre et dix autres apôtres qui reçoivent cette annonce et vont ensuite la propager dans le monde entier. Au fond, il y a une vraie complémentarité entre la mission des femmes et celle des hommes dans ce passage. Chacun a un rôle dans la mission de l’Église, chacun a une place, sa place.

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Didier Rocca

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Le mot du jour : tombeau

Dans le sens courant du terme, un tombeau est le lieu bâti ou creusé dans la roche où se trouve une sépulture. En grec, la langue des évangiles, le mot «tombeau» se dit mnema. On retrouve cette racine dans le mot amnésique ou anamnèse. Le tombeau est donc le lieu de la mémoire, lieu où l’on se souvient. Dans le contexte de cette page d’Évangile, le tombeau est le lieu où est ressuscitée la mémoire

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La grâce d’accompagner

Vos enfants ne sont pas vos enfants. (...) Vous pouvez leur donner votre amour mais non vos pensées, car ils ont leurs propres pensées

(Khalil Gibran, Le Prophète)

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Ces quelques mots de ce poète libanais du début du XXe siècle ont un écho particulier pour nous qui avons le privilège d’accompagner les jeunes du caté sur leur chemin de foi. En effet, semaine après semaine, nous réalisons bien que nous ne leur apprenons pas grand-chose: ils savent l’essentiel. Oh, bien sûr, ils confondent parfois les prophètes (c’est lequel déjà le vieux qui voulait tuer son fils? Moïse ou Abraham?), se demandent bien pourquoi il n’y a pas qu’un seul évangile (ce serait bien plus court à lire), et font la moue en entendant «Heureux les pauvres» (mais moi je veux pas être pauvre, c’est nul!) Oui, ce qui est difficile à entendre pour nous l’est aussi pour eux! Mais ils savent, profondément, le bien et le mal, le laid et le beau, le juste et l’injuste. Ils ont leurs révoltes, leurs désirs, leurs aspirations, non seulement pour eux mais aussi pour le monde. Je frissonne encore en me souvenant d’un enfant qui, après avoir visionné un documentaire sur l’Abbé Pierre, se lève et lance, des larmes dans la voix: «Mais alors, puisqu’on SAIT, pourquoi il y a encore des pauvres?» On est bousculé, mais ramené aussi à ce qui est un pilier de notre foi: tu es chrétien quand tu donnes à manger à celui qui a faim, quand tu luttes contre l’injustice, quand tu agis, en somme. On vit aussi des moments drôles: après avoir parlé de la sainteté, à la Toussaint, pleines d’enthousiasme nous leur lançons «Ça vous donne pas envie d’être saint, tout ça?», et eux de nous répondre: «Ben non, c’est trop de boulot, saint»… On a vite fait de redescendre sur terre, avec les jeunes: leur vie s’ancre dans le présent, dans l’expérience de chaque jour, on a une obligation de réalisme. Ce qui n’empêche ni confiance ni espérance: lors de la retraite de préparation au baptême, nous leur présentons les dons de l’Esprit1 et les yeux brillants, un grand sourire aux lèvres, un enfant s’exclame: «Avec tout ça, on est blindés!»

Et nous, nous rendons grâce de ce chemin que Dieu trace en chacun de leur cœur.

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Magali, de l’équipe du caté de l’Œuvre 

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1.    Ac 2, 3-4. La Tradition les décline ainsi: Sagesse, Intelligence, Science, Force, Conseil, Piété, Crainte

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La cruche fissurée

Un vendeur d'eau se rend à la rivière chaque matin, remplit ses deux cruches et part vers la ville distribuer l'eau à ses clients. L'une des cruches, fissurée, perd de l'eau; l'autre, toute neuve, rapporte plus d'argent. La pauvre cruche fissurée se sent inférieure...

Elle décide, un matin, de se confier à son patron: «Tu sais, dit-elle, je suis consciente de mes limites. Tu perds de l'argent à cause de moi, car je suis à moitié vide quand nous arrivons en ville. Pardonne mes faiblesses.» Le lendemain, en route vers la rivière, notre patron interpelle sa cruche fissurée et lui dit: «Regarde sur le bord de la route.» –«C’est joli, c'est plein de fleurs..» – «C'est grâce à toi, réplique le patron. J'ai acheté un paquet de graines de fleurs, et je les ai semées le long de la route, et toi, sans le savoir ni le vouloir, tu les arroses chaque matin.»

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Ne l'oublie jamais: nous sommes tous un peu fissurés, mais Dieu, si nous le lui demandons, sait faire des merveilles de nos faiblesses.

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Seigneur, apprends-moi l’art des petits pas

Seigneur, apprends-moi l’art des petits pas. 

Je ne demande pas de miracles ni de visions, 

mais je demande la force pour le quotidien! 

Rends-moi attentif et inventif pour saisir au bon moment 

les connaissances et expériences qui me touchent particulièrement. 

Affermis mes choix dans la répartition de mon temps. 

Donne-moi de sentir ce qui est essentiel et ce qui est secondaire. 

Je demande la force, la maîtrise de soi et la mesure, 

que je ne me laisse pas emporter par la vie, 

mais que j’organise avec sagesse le déroulement de la journée. 

Aide-moi à faire face aussi bien que possible à l’immédiat 

et à reconnaître l’heure présente comme la plus importante. 

Donne-moi de reconnaître avec lucidité que la vie s’accompagne de difficultés, 

d’échecs, qui sont occasions de croître et de mûrir. 

Fais de moi un homme capable de rejoindre ceux qui gisent au fond. 

Donne-moi non pas ce que je souhaite, mais ce dont j’ai besoin. 

Apprends-moi l’art des petits pas! 

Antoine de Saint-Exupéry

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Va vers toi-même

Va vers toi-même. Étonne-toi de toi. Accueille la polyphonie qui t'habite. Les couleurs de ta palette sont plus que tu ne l'imagines. Réveille les lumières de ton vitrail intérieur. As-tu déjà contemplé un vitrail de près? Vu de l'extérieur, il paraît un peu gris et triste. Il faut entrer dans le sanctuaire ou dans la maison. Et s'asseoir. Pas seulement un jour, une fois. S'asseoir souvent, quelques minutes, mais à des heures différentes, quand il fait beau soleil, quant il fait pluie, par temps de neige ou de brouillard. Quelle vie, un vitrail! A chaque saison du jour une lumière nouvelle. Assieds-toi près de toi, respire un bon coup, laisse un peu de souffle t'envahir, et dis-toi que le premier vitrail, c'est toi ». 

Père Gabriel Ringlet 

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