Lettres du Villard

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Le Villard, le 15 mai 2019

Cher ami,

Je ne voudrais pas faire du mauvais esprit et contrarier vos sympathies écologistes, d’autant que je n’ai aucune compétence pour cela, mais ce que nous vivons en ce moment dans notre haute vallée ne témoigne en rien d’une modification sensible du climat; à un gros mois du solstice d’été, la neige reste campée sur ses positions et nous continuons de faire du feu dans la maison. Il paraît que cette chape de froid qui stagne sur notre région est due à des masses d’air tourneboulées par le réchauffement, qui viennent contrarier ce bon vieil anticyclone des Açores. Même El Nino1 est perturbé et bouleverse le régime des pluies dans son coin. Comme tout était plus simple autrefois! Pour se réchauffer, il suffisait de prier saint Sébald, (patron de Nuremberg et, d’après l’abbé Omer Englebert2 invoqué contre le froid), de même qu’il n’y avait qu’à s’adresser à sainte Claire pour avoir du beau temps, ou à saint Urbice de Meung pour bénéficier de bonnes pluies. On ne les prie plus et, sans doute, lassés de ne plus être sollicités, ces saints se sont-ils détournés de ces intercessions, mais ils nous laissent sans espoir d’influer sur le climat par la seule prière.

Saint Mamert, le premier (avec Pancrace et Gervais) des trois saints de glace, que nous avons fêté le 11mai, avait mieux pris la mesure du problème en instituant les Rogations3 : «Prions le Seigneur, disait-il, de guérir nos maladies, de détourner le malheur de nos têtes, de nous épargner la grêle, la sécheresse et la fureur de nos ennemis; demandons-lui le beau temps, la santé, la paix et la rémission de nos péchés». C’était à une époque où certains avaient une foi à déplacer, sinon les montagnes, du moins les nuages.

Le colonel Gastinel, avec qui, l’autre jour, nous parlions de la pluie et du beau temps - pour une fois au sens strict - s’est demandé, mi-figue mi-raisin, si la quasi-disparition des Rogations, n’était pas un exemple les plus clairs de la prise de distance du clergé par rapport à tout ce qui constituait la foi populaire; Me Beraud, avec qui, au prétexte de nous réchauffer, nous partagions l’apéritif vespéral, lui a fait remarquer que, dans notre monde qui a perdu ses racines rurales, le souci des bonnes moissons ne tracassait plus grand monde. «Il n’empêche, reprit Gastinel, autrefois, le clergé conduisait les prières pour avoir du beau temps et, à ma connaissance, il ne le fait plus; est-ce parce qu’il prend en compte ce que la science météorologique lui a apporté ou parce que sa conception du rapport entre Dieu et les hommes a changé?»

Cela me renvoie à votre dernière lettre au cours de laquelle vous revenez sur un sujet qui vous tracasse vraiment, celui de l’indifférence en matière de religion, pour reprendre le titre de l’essai de Lamennais. Il vous paraît difficilement concevable que ce qui préoccupe aujourd’hui les catholiques se limite à la gouvernance de l’Église, aux causes possibles de la diminution des vocations et aux comportements déviants, quand ils ne sont pas criminels, de certains clercs aujourd’hui dénoncés. Tout cela vous paraît largement second par rapport à la question de fond: qu’est ce qui fait que Dieu est devenu étranger à la vie des gens? Que beaucoup vivent sans besoin spirituel? Est-ce dû aux avancées scientifiques qui ont, en quelque sorte, dégonflé les mystères? Est-ce la réponse apportée au problème du Mal qui ne satisfait pas? Vous en doutez. D’aucuns y voient un progrès de la nature humaine, qui se serait débarrassée des niaiseries, superstitions et croyances attachées aux premiers âges de l’humanité. Qui aurait enfin compris que Dieu n’a pas plus de réalité que le Père Noël qui apporte une réponse admissible seulement par les intelligences les moins déliées. Vous pensez, au contraire que cette indifférence n’est pas un progrès mais une régression car limiter son horizon, ses préoccupations, ses aspirations à voir contentés ses besoins vitaux est un glissement vers l’animalité et un enfermement dans le cercle de plus en plus étroit du moi. Vous espérez que cette perspective finira par troubler les moins spirituels des esprits et que, peu à peu réapparaîtra le besoin pour l’homme de rétablir des relations avec le monde dans lequel il vit, de comprendre la nature de ce qui réunit, et de retrouver les voies à prendre pour optimiser ce qui est en lui.

Pour le moment, si j’ai bien lu votre dernière lettre, vos préoccupations sont plus terre à terre puisque la déclaration de revenus que vous remplissez vous fait penser à ce qui a été dit par le président de la République dans les derniers jours de l’automne jaune, que l’on ne pouvait continuer d’augmenter indéfiniment les dépenses et qu’il faudrait bien faire un choix parmi elles. Vous notez que les reculades constatées récemment font craindre que la volonté affichée de faire des choix ne s’évanouisse devant la contrainte de préserver la paix sociale. Je suis bien d’accord avec vous pour reconnaître qu’on s’est habitué à beaucoup attendre de l’État-providence qui, outre ses missions régaliennes4 ne limite pas ses interventions aux seuls secteurs qui, en d’autres temps, relevaient de la charité ou d’initiatives privées, tels que l’accueil des malades ou l’éducation. Me Beraud remarque d’ailleurs, de façon anecdotique, qu’il est curieux que dans notre pays où on a fait en sorte que la collectivité s’occupe de tout, on ait laissé au secteur privé l’apprentissage à la conduite automobile et que le monde de l’Éducation nationale n’ait pas revendiqué une compétence exclusive dans ce domaine où on rend potentiellement dangereux tout individu à qui le droit de conduire est reconnu… Ceci dit, puisqu’il est impossible de déshabiller Pierre pour habiller Paul, il faudra bien admettre que Pierre change un peu moins souvent de costume pour permettre à Paul de se vêtir. Puisqu’on ne veut pas, relevez-vous, financer la transaction écologique par une fiscalité spécifique, il va bien falloir grappiller les fonds nécessaires sur d’autres budgets que l’on va rogner ou laisser honteusement stagner. J’aurais, comme vous, préféré une politique plus délibérée car, comme dit Madame Gastinel que Mimiquet taquine en l’appelant «Madame la colonelle»: «si les écologistes posent les bonnes questions, il n’est pas certain que les réponses qu’ils apportent soient les mieux adaptées.» D’après ma femme, à qui la colonelle se confie parfois, celle-ci a commencé son aggiornamento5; ne lui a-t-elle pas déclaré que les écologistes lui faisaient penser aux premiers chrétiens, insupportables pour le monde qui les entourait et l’appelant à la conversion, au risque même du martyre?

J’ai bien noté que vous comptiez arriver le 13 juillet ; je demanderai à Mlle Reynaud de faire chez vous un simulacre de ménage la semaine qui précède et à Mimiquet de tondre votre pré vers la fin juin. D’ici là, nous aurons connu le résultat des élections européennes, en espérant que nous n’aurons pas subi la situation insurrectionnelle qui, à en lire une certaine presse, ne paraît pas inconcevable. Il faut bien reconnaître que dans notre société qui tourne en rond tout discours catastrophiste et qui émane d’une personne choyée des médias est promis à une belle audience, même si cette même personne a commis par le passé des erreurs d’analyse qui la discréditent. On l’a bien vu avec ce qui s’est passé il y a quelques années au sujet de la situation en Libye. Ceci étant, comme l’aurait, paraît-il, dit Pierre Dac, à moins qu’il ne s’agisse Groucho Marx, «La prévision est un art très difficile, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir». Faute de savoir lire dans le marc de café, les médias multiplient les hypothèses selon que le parti du président sortirait des urnes renforcé et lancerait des trains de réformes anxiogènes pour une partie du pays qui, illico, descendrait dans la rue… ou qu’il subirait un désaveu tout aussi inquiétant qui donnerait prétexte à certains de réclamer la dissolution de l’Assemblée en commençant par occuper la rue… Beaucoup de bruit pour rien puisqu’en la matière, la prolifération des hypothèses n’a jamais contribué à la solution. Espérons… Espérons que les désordres des mois écoulés serviront de leçon.

Aurez-vous le temps de nous écrire avant de venir nous donner la joie de votre présence? Nous le souhaitons.

Et vous assurons de nos pensées les plus amicales.

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P. Deladret

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  • 1. Courant côtier saisonnier chaud au large du Pérou.
  • 2. La Fleur des saints, Paris, Albin Michel, 1984.
  • 3. Prières accompagnées de jeûne et de processions chantées pendant les trois jours qui précèdent l’Ascension.
  • 4. Sont qualifiées de régaliennes, les fonctions que l’État ne peut confier au privé: la sécurité (intérieure et extérieure), la diplomatie, les finances et la justice.
  • 5. Adaptation: terme utilisé pendant le concile Vatican II pour désigner la volonté de changement.