Lettres du Villard

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Le Villard, le 15 janvier 2019

Bien cher ami,

Nous avons été très heureux de recevoir dès les premiers jours de ce mois votre lettre nous racontant votre retour, finalement sans mésaventure, à travers une France piquetée de «Gilets jaunes» que vous ne paraissez plus réellement porter dans votre cœur. J’espère que, de vous être frottés à eux à divers péages, ne vous aura pas fait perdre le bénéfice de votre séjour dans notre bout du monde cette année merveilleusement enneigé.

Si je me souviens bien, au tout début du mouvement, et comme beaucoup de monde au demeurant, vous avez montré une certaine sympathie pour cette initiative dont les promoteurs étaient inconnus, les formes d’action inédites et dont l’objet ne vous paraissait pas sans justification. En effet, sans être climatosceptique, plus exactement sans nier le réchauffement de la Terre, vous n’avez pas acquis la conviction que le fait de créer une taxe supplémentaire sur les carburants, destinée en principe au financement de la transition énergétique, conduise inéluctablement à réduire la rapidité du réchauffement de l’ensemble de la planète. Notre petit pays représente en effet moins de 1% de la population mondiale qui s’accroît chaque année de 87 millions d’habitants, soit 1,2 fois la population de la France.

Vous vous demandez maintenant dans votre lettre si le combat engagé contre le réchauffement climatique n’est pas monté en épingle pour éviter d’avoir à aborder une question pour laquelle on ne peut imaginer de réponse: le problème démographique. L’Humanité, en folle croissance, épuise les ressources naturelles de la Terre et rabote les gains de productivité. Si rien ne change, il faudra toujours plus d’eau, de terres d’énergie.

Vous aviez également souligné que c’était, de la part des pouvoirs publics, choisir une approche discutable du problème que d’imposer aux consommateurs de carburant de supporter une augmentation des taxes qui le frappent alors que, depuis des décennies, on a abandonné le rail et favorisé la construction de villes à la campagne, développé les centres commerciaux et de loisirs en périphérie et incité à la création d’emplois en zones périurbaines. Vous notez que depuis près d’un siècle, dans le prolongement des idées de Le Corbusier et de la Charte d’Athènes de 19331 on s’est employé à dissocier géographiquement les différentes fonctions d’une ville (habitation, travail, loisirs et circulation); cela fait maintenant des années qu’on en voit les effets désastreux en matière économique et sociale; on touche maintenant du doigt les conséquences dans le domaine écologique car l’éclatement de la ville multiplie les trajets et les consommations d’énergies fossiles.

La réaction des gilets jaunes ne vous paraissait donc pas sans justification. Ces a priori plutôt favorables ont rapidement fondu lorsque les manifestations ont pris un tour violent, des individus de tous horizons s’invitant dans les cortèges pour piller des magasins mais aussi pour contester notre État de droit. Et votre perplexité s’est transformée en inquiétude lorsque, à partir de la volonté de voir abroger la taxe, les revendications, qui s’étaient étendues à d’autres sujets, ont mué en révolte populaire.

Mimiquet, qui pourrait porter un gilet jaune, tant son existence est précaire, partage votre interrogation et se demande finalement qui sont les inspirateurs de ce mouvement. Il est convaincu qu’il y a, à côté de braves gens qui sont dans une nasse financière et qui cherchent un peu d’oxygène, non seulement des malfaiteurs qui pillent, volent et blessent, mais aussi des idéologues violents d’extrême-gauche et d’extrême-droite qui ont pour objectif de détruire l’ordre social. Et il me faisait remarquer qu’il était tout de même surprenant qu’on n’entende guère plus les initiateurs du mouvement condamner les violences des brigands qui accompagnent les gilets jaunes qu’on entend les imams lorsqu’un terroriste islamique passe à l’acte (sic).

Me Beraud, qui n’a pu vous présenter ses vœux avant votre départ et va vous écrire, voit un sujet complémentaire d’inquiétude dans l’attitude des pouvoirs publics; ils n’ont pas prévu l’impact des mesures qui ont mis le feu au pays, et leur capacité à gérer la crise prête à discussion. Il lui paraît notamment risqué de lancer une consultation pour permettre une large expression des attentes du pays et le «Grand débat» pourrait se transformer en nouvelle boite de Pandore2. «On ne peut parler de tout avec n’importe qui», répète-t-il. L’idée est sans doute d’essayer de canaliser le débat, de hiérarchiser les attentes. Me Beraud est perplexe car, dit-il, il est bien évident que ceux qui exprimeront les idées les plus extrêmes et qui, par voie de conséquence, ne peuvent être retenues, auront beau jeu de s’insurger ensuite en criant que cette consultation n’était que poudre aux yeux. En donnant l’illusion qu’on peut tout «remettre à plat», on méconnaît l’Histoire qui montre qu’une société est la synthèse instable de tensions plus ou moins maîtrisées. Le seul élément positif que retient notre ami est le fait qu’on pose une bonne question en soulignant qu’il faudra peut-être faire des choix, que tout n’est pas réalisable ni finançable ; le problème est que les gens sensés en sont convaincus depuis longtemps et que les autres ont une solution toute prête, celle qui consiste à faire payer les «riches», sans doute ceux dont le revenu est supérieur au seuil fixé pour être exonéré de taxe d’habitation. «Faire payer les riches!», cela peut se concevoir, lorsqu’on estime que la société a pour obligation de supprimer, quel qu’en soit le prix, les inégalités de condition. Cela peut se concevoir, à condition qu’il y ait consensus, si possible unanime. À condition également qu’on ne permette pas aux riches de passer la frontière. Après tout, les soviets y ont bien réussi. Un certain temps. J’ai rappelé à notre ami Beraud que la boîte de Pandore contenait aussi l’Espérance qui permet aux hommes de supporter leurs maux.

Vous êtes très impressionné, dans votre dernière lettre, par la désaffection dont souffre le président, désaffection parfois teintée d’un certain mépris, qui, dites-vous, rappelle celui dont on gratifie le patineur trop sûr de lui qui a manqué une figure imposée. Nous avons eu bien des fois l’occasion de constater qu’il avait été élu par défaut, non sur un programme, et qu’il aurait les pires difficultés pour aller jusqu’au bout de ses idées que les électeurs n’avaient pas cherché à connaître. Ce mépris me paraît donc moins tenir au jugement qui est porté sur son incapacité à mettre en œuvre l’intégralité de son projet qu’à sa façon de communiquer, de se comporter qui donne à penser que le jeune président n’aura jamais l’aura d’un nouveau Petit Prince.

Nous prenions hier le café avec Mimiquet et le colonel Gastinel, de plus en plus colonel Ronchonot3, qui voit dans la «chienlit» actuelle l’expression victorieuse de ce que veulent les «zadistes»4 issus de mouvements anarchistes et situationnistes. Le gouvernement, fulmine-t-il, récolte ce qu’il a semé: en capitulant pour le barrage de Sivens, puis pour l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, il a pris le parti de renoncer à des projets voulus par des élus locaux représentatifs et autorisés par l’administration, pour éviter les affrontements. À partir du moment où on ne respecte pas les décisions des élus, il faut s’attendre à ce que, par contagion, toute décision soit contestée. La démocratie représentative n’est pas parfaite, mais l’Histoire montre que c’est, chez nous, le seul système qui puisse fonctionner. Et maintenant, ajouta-t-il, il va falloir rétablir cela et ce sera d’autant plus difficile qu’on a tout laissé filer et que cette forme nouvelle de contestation sociale ne touche pas les acteurs au porte-monnaie. Attendez-vous à ce que le maintien de l’ordre figure en priorité dans les prochains budgets. Et que ferons-nous de ces enragés ? Comment s’en défaire ? Car il est certain que rien ne les convertira. Du Guesclin débarrassa le pays des Grandes Compagnies en les envoyant se faire exterminer en Espagne. Où pourrions-nous les envoyer ?

Mimiquet lui répondit qu’il n’était pas allé longtemps à l’école, mais qu’il avait le souvenir que ce qui restait des Grandes Compagnies était revenu au pays. Alors… Alors, poursuivit-il, le mieux est de participer au Grand Débat, de montrer à ceux qui veulent faire voler en éclat notre société imparfaite que nous y tenons malgré tout, de dire ce qu’on pense, ne serait-ce que pour tenter d’éviter que seuls les ennemis de notre société ne s’expriment, pour lutter contre la démagogie, contre le défaitisme, pour contribuer à établir une hiérarchie entre les priorités, pour mettre l’accent sur les projets responsables… Notre Mimiquet en était devenu lyrique !

Dites-nous, je vous prie, en quels sens évoluent vos pensées. En ce moment, tout va si vite !

Croyez en notre fidèle amitié.

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Julot Ducarre-Hénage.

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PS: … et dites-nous si vous venez skier en février !

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  • 1. Adoptée à l’issue du IVe congrès international d’architecture moderne.
  • 2. Pandore, première femme, reçut de Zeus une boîte qui devait rester fermée, car elle contenait tous les maux de l’humanité; curieuse, elle l’ouvrit et tous les maux se répandirent…
  • 3. Les aventures du Colonel Ronchonot (1878-1885), Gustave Frison.
  • 4. Zadiste: militant engagé dans le maintien en l’état d’une zone où un aménagement était prévu.