Lettres du Villard

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Le Villard, le 15 mars 2019

Cher ami,

Nous avons bien reçu votre amicale lettre nous informant que vous ne pourriez pas venir au Villard pour les vacances de Pâques et précisant les menus travaux que vous attendez de Mimiquet; je veillerai, comme vous me l’avez demandé, à ce qu’il ne mette pas trop de fantaisie dans son travail, mais nous n’avons jamais été déçus en lui accordant notre confiance.

J’ai bien aimé les réflexions que vous inspire l’imposition des Cendres que vous avez reçues mercredi dernier; vous relevez que l’évolution au cours des siècles de la formule qu’utilise le prêtre en signant le front des fidèles d’une pincée de cendres traduit une heureuse évolution de la conception du rapport de l’homme à Dieu. Autrefois, on renvoyait l’homme essentiellement à sa condition mortelle, en lui montrant son devenir inéluctable qui devait le conduire à se reprendre s’il ne voulait pas être damné1; aujourd’hui, on l’incite à affermir sa démarche dans la voie du salut, en approfondissant sa foi par le chemin de l’humilité2. Le changement de formule paraît enfin traduire, dites-vous, le passage de l’Ancien au Nouveau Testament qui ouvre la perspective de la vie éternelle et vous regrettez qu’il ait fallu si longtemps à l’Église pour mettre l’accent sur le fait que la foi conduisait à la libération.

Il est vrai que dans la religion de notre enfance, les interdits ne manquaient pas et que l’explication parcimonieuse du sens des rites n’ouvrait pas souvent sur une expression dynamique de la foi; vous devez vous souvenir comme moi des examens de conscience préalables aux confessions où l’on vous donnait l’impression qu’il était impossible de passer au travers des mailles du filet du péché. Et pourtant, à côté de cela, quelle richesse dans les rites de notre Église! Je ne parle pas seulement de la cérémonie des cendres qui, dans un monde volontairement insouciant, prend l’homme par la main pour l’aider à ouvrir les yeux sur lui-même. Je pense aux rites du baptême par lequel le baptisé devient, selon la formule employée, «prêtre, prophète et roi!» et participe dès lors à la mission du Christ. Quelle perspective! Ne parlons pas du beau rituel des funérailles, où la lumière et l’eau bénite s’inscrivent dans le prolongement du baptême tandis que l’encens exprime le respect et la prière qui monte vers Dieu. Dans des circonstances moins exceptionnelles, l’encensement des fidèles pendant la messe confirme leur dignité de participants à la liturgie au même titre que le clergé. Non, pour moi, l’Église ne méconnaît pas l’homme et c’est peut-être en cela qu’on la méconnaît.

Je disais cela à Mimiquet qui s’étonnait de me voir retourner de l’église le front poudré de cendres, et j’ai été tout surpris de déclencher chez lui une critique en règle de l’Église qui véhiculait tout ce qui se trouve actuellement dans les médias. Il faut reconnaître que les faits qui sont reprochés à divers membres du clergé nous accablent et ne nous rendent pas très fiers de nous reconnaître dans cette Église. «Comment voulez-vous qu’on y croie encore, poursuivait-il, alors que cela n’empêche pas une partie de ceux qui nous font la leçon d’être des malfaiteurs!» J’ai bien essayé de le convaincre qu’il ne fallait pas confondre les enseignements de l’Église avec ceux qui les dispensaient de façon parfois indigne, en me servant du proverbe (paraît-il) chinois: «Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt». J’ai pour cela développé le parallèle que des théologiens trouveraient sans doute boiteux: la lune est le message de l’Évangile, le sage est la doctrine de l’Église, le doigt est le clergé et l’imbécile est celui qui juge de l’Église par son clergé. Le fait que le doigt du sage ne soit pas toujours bien propre n’entache pas la pureté de l’image de la lune ni le caractère du message de l’Évangile. Mimiquet a ronchonné mais en a convenu: «Eh, oui! a-t-il conclu, ce n’est pas parce que les parents mentent parfois à leurs enfants à qui ils essaient de donner l’horreur du mensonge qu’ils ont tort de leur demander de dire la vérité!»

Je me souviens encore de ce que vous aviez répondu à Me Beraud un jour où il prenait quelques distances avec l’institution. Vous aviez plaidé que l’Église est là pour montrer l’idéal, qu’elle demande à l’homme de se dépasser, de se surpasser, d’aller le plus loin possible pour se rapprocher de Dieu; qu’elle ne peut être tiède, même si elle sait que ce qu’elle propose est difficilement atteignable. Elle invite à oser atteindre la perfection qui est de se fondre en Dieu. Elle a, disiez-vous, une idée tellement haute de ce qu’est l’homme, de ce qu’il peut, qu’elle lui demande ce qui paraît impossible.

Nous partageons la même opinion, au demeurant controversée, que cette exigence est au cœur de notre civilisation occidentale et c’est pour cela que vous, comme moi, y sommes tellement attachés. Nous en parlons souvent, et nous ne parvenons pas à écarter la conviction que le monde dans lequel nous nous reconnaissons a été façonné par cette exigence de dépassement, qui part peut-être du peuple qui a eu conscience de la faute d’Adam et qui, reprise, enrichie, par la culture grecque, se trouve réinterprétée dans le christianisme, lui-même synthèse de ce courant. C’est, nous semble-t-il, de ce creuset que sont issus les organisations politiques les moins contestables, les arts les moins étrangers à l’âme humaine et la recherche médicale la plus féconde, même si, aujourd’hui, d’aucuns tentent de nous persuader du contraire. C’est sans doute cet esprit qui a porté les grandes découvertes, les grandes inventions, c’est cet esprit d’ouverture qui a fait sortir l’homme de son pré carré, et pas seulement parce qu’il y mourrait de faim, mais pour élargir ses horizons, qui l’a fait monter sur ses propres épaules pour voir au-delà de son univers.

Vous vous souvenez sans doute comme moi de la réaction du colonel Gastinel qui nous écoutait nous confortant l’un l’autre dans notre conviction. «Ma foi, avait-il enchaîné, si les gens du Vieux monde, c’est-à-dire de notre culture, n’avaient pas eu la curiosité d’exhumer les monuments et les trésors de l’Égypte ancienne, de redonner vie aux vestiges de la civilisation khmère et de retrouver le chemin de Machu-Pichu3 tout porte à croire que cela serait resté en l’état et définitivement oublié. C’est pour cela que les demandes de récupération, de “restitution” d’œuvres d’art dont on nous tympanise ne manquent pas de m’amuser. Ces œuvres n’ont acquis un intérêt que parce que la civilisation occidentale a porté sur elles son regard; c’est elle qui leur a conféré un statut privilégié, qui les a “inventées”, au sens où l’on dit que celui qui trouve un trésor en est l’inventeur, puisque jusqu’alors ces objets n’éveillaient pas l’intérêt de ceux qui vivaient dans ces pays. Alors, faut-il les restituer ou pas? Des personnes qualifiées n’étant pas d’accord sur le sujet, mon incompétence en la matière ne me paraît pas faire obstacle à ce que j’émette une opinion; une restitution serait d’autant moins dérangeante que les techniques de reproduction dont nous disposons nous permettraient de conserver des fac-similés de parfaite qualité. Ce que nous avons fait pour la grotte de Lascaux qui est “à nous” doit pouvoir être fait pour ce qui est “à eux”. Mais le problème est qu’on ne sait pas ce que deviendront ces objets retournés dans leur pays d’origine. Un patrimoine, cela s’entretient, et il faut pour cela des moyens, sans parler d’une culture du patrimoine qui, si elle est bien ancrée dans notre civilisation ne paraît pas aussi largement partagée qu’on veut bien nous le dire.»

Je souhaite ne pas avoir déçu votre attente en ne glosant pas une énième fois sur les Gilets jaunes, le Grand débat, sur ce qu’on peut en espérer et sur les scènes d’insurrection qui se poursuivent; nous sommes un peu inquiets ici en voyant toutes ces convulsions; je vous rappellerai cependant le mot de Tristan Bernard au moment de son arrivée à Drancy: «Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, désormais nous vivrons dans l’espoir».

Écrivez-nous vite!

Cordialement.

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P. Deladret

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  • 1. «Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière» (Gn 3,19).
  • 2. «Convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle» (Mc 1,15).
  • 3. Respectivement par G.Belzoni dès 1815, par H.Mouhot en 1861 et par H.Bingham en 1911.